Manifeste pour une obsédée

@ Maïc Batmane

Spécialité et obsession :

 

Vous savez sans doute comme moi que pour être expert/e dans un domaine, qu’il soit intellectuel ou manuel, il faut être spécialiste. Cette spécialité apporte généralement suffisamment de crédit à la personne qui la maîtrise pour compenser son défaut de connaissances dans d’autres domaines. Défaut de connaissances bien légitime puisque l’attention du ou de la spécialiste est requise par la-dite spécialité. Les expert/es sont fréquemment consulté/es et appelé/es pour leurs connaissances et leur maîtrise précises qu’ils ont d’un sujet ou d’une pratique. En cela on les respecte ; ce sont des personnes qui ont une faculté hors-norme.

 

Mais il existe une expertise qui n’attire aucun respect pour son expert : l’expertise sexuelle.

 

L’expertise en matière de sexe, qu’elle soit celle de la fellation, du strip-tease torride, du coup de cravache ou bien encore des textes érotiques n’est sujette à aucune glorification, voire elle provoque le mépris et les sarcasmes de l’opinion publique. De spécialiste on passe bientôt à obsédé/e, érotomane, hystérique ou pire, nymphomane. Ces désignations pathologisantes sont, on le remarquera, très genrées. C’est ainsi que ce sont surtout les femmes, expertes sexuellement, qui se voient taxées d’être « chaudes du cul », de « chiennes » et de « nymphos », souvent par ceux-là mêmes qui se plaignent d’avoir des partenaires inhabiles et inhibées.

 

C’est le dilemme victorien : avoir une épouse innocente et respectable ou une maîtresse dévergondée mais méprisable ?

 

Pourtant, même s’il n’existe aucune institution pour se former à être une bonne amante, l’on attend de vous que vous sachiez faire jouir celles et ceux avec qui vous baisez, comme si c’était inné.

 

C’est un deuxième dilemme dans la sexualité : il faut être suffisamment intéressée par le cul pour être capable d’être « un bon coup » mais pas non plus virer obséder.

 

Du coup, on apprend dans l’ombre, honteusement. On lit les manuels de sexualité à l’abri des regards indiscrets, on se renseigne anonymement sur internet ou devant des films pornos, on apprend sur le tas et nos partenaires en font les frais ! Le fait que l »idée même, lancée par un de mes amis, d’une école destinée à former des amants et des amantes professionnels déclenche l’hilarité est caractéristique de ce rejet d’un apprentissage de la sexualité.

 

En quoi les sexpertes se distinguent-ils/elles suffisamment des sportifs, des médecins et des masseurs pour que ceux-là aient leurs instituts de formations, leurs écoles, leurs diplômes et leur respectabilité, tandis que les autres, les professionnels du sexe, les amants de compétition, les passionné/es du cul doivent se débrouiller seul/e/s, dans le mépris général ?

 

La spécificité de la sexualité :

 

Certains pourront se baser sur la pensée chrétienne pour me reprocher de détourner la sexualité de son objet originel : en l’occurrence la procréation et la communion entre les époux. Ce premier argument n’est pas le plus fréquent ni le plus redoutable – et il y a belle lurette que l’on dénonce les positions conservatrices du clergé.

 

D’autres, adeptes de Descartes dirons que se spécialiser dans la sexualité c’est donner trop d’importance à la matière, au corps et pas suffisamment à l’esprit, à l’intellect. C’est ce que l’on me dit bien souvent, malgré mes tentatives, inutiles, de faire entendre, à qui le veut bien, que je m’intéresse aussi, et peut-être avant-tout, à la sexualité d’un point de vue intellectuel. Ça n’est pas parce que je parle de sexe en tant que pratique depuis le début que ma conception de la sexualité se restreint au « jeu savant, correct et magnifique des corps assemblés sous la lumière » pour détourner une phrase célèbre de Le Corbusier.

 

Mais sans doute est-ce le moment de vous préciser ce que j’entends par « sexualité ».

 

Pour moi le terme sexualité recouvre une réalité très vaste, qui est loin de se limiter aux simples rapports sexuels, entendez au coït. Selon mon acception, les rapports sociaux entre les classes de sexes, les pratiques d’érotisation du corps (le maquillage, l’épilation, l’usage de parfum, le choix des vêtements, la musculation, ou encore le port de bijoux), l’identité sexuelle, le B/D/S/M (bondage and discipline, domination and submission, sadomasochism), l’histoire des discours sur la sexualité, la censure, l’érotisme, la pornographie, les modifications corporelles, l’histoire des luttes LGBTI (lesbiennes, gaies, bi, trans et intersexes), le féminisme, la prostitution, le rouge à lèvre et les godes-ceintures font partie de la sexualité.

 

Partant de là il est difficile de soutenir que je porte des œillères et que mon chant d’investigation est limité ! J’ai bien peur, au contraire, de n’avoir pas assez d’une vie pour apprendre tout ce qui m’intéresse sur le sujet.

 

Mais alors, pourquoi continue-t-on de me dire que mon intérêt intellectuel pour les choses du sexe est déplacé, mineur et encombrant ?

C’est bien sans doute parce que le sexe dénature tout objet, même le plus scientifique. Ne soupçonne-t-on pas les chercheurs qui travaillent sur le porno, les bars de rencontre ou la prostitution de nourrir un intérêt malsain et inconvenant pour leur sujet ? Un employé de la bibliothèque nationale de France m’a même expliqué que les livres, anciennement classé à l’Enfer, sont à consulter dans une salle spéciale et après entretien avec le chercheur, qui doit prouver qu’il ne poursuit pas un dessein concupiscent en faisant une thèse sur les livres censurés des siècles passés !

 

Un point de vue moraliste :

 

Les arguments qui tendent à présenter les études sur la sexualité comme mineures, dérisoires, graveleuses et de moindre envergure que celles sur la Seconde Guerre mondiale ou la IIIème République sont des arguments moralistes, basés sur un système de valeur où la raison doit l’emporter sur les sens.

 

L’on prétend que la sexualité est anecdotique, contingente, de l’ordre du luxe ou du superfétatoire mais tout le monde en parle, que ce soit pour l’encenser ou la condamner ; et ce sont surtout ceux qui la condamnent qui en parlent le plus ! Je ris toujours en pensant à ces fervents chevaliers servants de la morale, les agents de la police des mœurs, qui passent leurs journées, aux frais du contribuable, à regarder des films pornos pour interdire ceux qui outrepassent les limites du convenables !

 

Si l’économie et le gouvernement des états sont importants, voire nécessaire, à la vie en commun, il est des choses non négligeables pour le bien-être de chaque être vivant, dont la sexualité fait amplement partie. On m’a dit que le sexe n’occupe qu’une part infime dans la vie des humains et qu’il est de nature privée, mais alors pourquoi la police et la justice s’opiniâtrent-elles à le réglementer et à le contrôler, s’il est aussi dérisoire ?

 

La sexualité est une source potentielle de traumatismes, de blessures, de mauvaises expériences mais aussi de plaisir, de joie, de compassion, de rencontres, d’apprentissages, d’altruisme, de découvertes, et de partage. Beaucoup de personnes sont empêchées de vivre cela pleinement, en partie à cause des lois, du moralisme, de l’auto-censure, de leur éducation, des jugements de valeur ou encore des religions.

 

Le discrédit porté sur l’expertise sexuelle, pratique et intellectuelle, participe des conceptions négatives de la sexualité qui entravent son épanouissement et l’entourent d’une aura de mystère et dangerosité. Il est responsable, pour partie, des discriminations et des violences exercées à l’encontre des pédés, des gouines, des trans, des putes et des pervers/es de tous genres et de tous bords. Il est aussi une des causes de la frustration sexuelle ressentie par une part énorme de la société. Il est à l’œuvre dans les manifestations agressives de désir à l’égard des filles en jupe et en talons hauts.

 

Et on en a assez !

 

Alors, oui ! Je veux être une obsédée et aider les autres à l’être aussi, si ils et elles le souhaitent.

 

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