NON, L’AMOUR NE DURE PAS QUE 3 ANS ET LE DÉSIR NON PLUS : PISTES POUR GARDER OU RETROUVER L’ATTIRANCE SEXUELLE DANS UN COUPLE

 

Pour en finir avec les visions fatalistes du désir dans les relations à long-terme

 

Parmi les thèmes que je n’ai pas abordé dans mes livres, il y a celui de la sexualité et du désir dans les relations amoureuses et/ou conjugales. J’aimerai vous donner quelques pistes de réflexions sur la question du désir dans les relations amoureuses, à partir notamment des travaux de penseur/es féministes pro-sexes et humanistes.

Dans ce domaine, une vision négative et défaitiste imprègne largement les considérations sur le sexe dans les relations amoureuses et conjugales. Quant à la littérature des psy sur les relations conjugales, elle reste quasi exclusivement consacrée aux couples hétérosexuels et elle est assez défaitiste et déprime elle-même.

La question de la perte de désir dans les couples d’hommes n’a pas fait l’objet de beaucoup d’attention dans la littérature psy traditionnelle, en raison notamment du stéréotype selon lequel les hommes gays favorisent les rencontres sexuelles épisodiques et les relations ouvertes et non-monogames.

Quant aux couples de femmes, les études sont encore plus rares mais tendent généralement à corroborer le cliché du « lesbian bed death » (littéralement la « mort du lit lesbien ») qui repose sur la croyance selon laquelle les femmes sont peu portées sur la sexualité et que dans un couple de femmes, « il n’y en a pas une pour rattraper l’autre » [1].

Aux ouvrages moralistes des médecins sexologues et autres directeurs de conscience du XIXe siècle, et jusqu’aux années 1960[2], exhortant les gens à se marier et à limiter leur vie érotique à la sphère conjugale, s’est substituée une nouvelle génération de thérapeutes qui semblent avoir jeté l’amour avec les saints sacrements du mariage[3]. En effet, les études abondent sur l’amenuisement du nombre de rapports (hétéro)sexuels dans les relations au long cours et sur la perte fatale de désir pour un/e partenaire régulièr/e.

De plus, les croyances sur le vieillissement et la conception de la sexualité réservée aux personnes jeunes, belles et valides, culpabilisent les personnes de plus de 60 ans qui désirent avoir une vie sexuelle et invisibilisent celles/ceux qui continuent d’avoir du désir après des décennies de vie commune ou à 80 ans passés. Pourtant, si l’on en croit une enquête effectuée au Québec, plus de la moitié des personnes de 65 à 74 ans (60,4%) affirment avoir de l’intérêt pour la sexualité et la majorité des plus de 75 ans (52%) confirment ne pas avoir perdu leur attrait pour la vie érotique[4].

La sexologue Margaret Wade confirme qu’en dépit des normes sociales qui prescrivent aux gens de se désintéresser de la sexualité au fur et à mesure qu’il/elles vieillissent, les individus ressentent généralement plus de satisfaction dans leur vie sexuelle en prenant de l’âge[5]. Les femmes qui ne vivent pas dans des sociétés agistes[6] rapporteraient même avoir ressenti une amélioration de leur libido après la ménopause, contrairement à celles qui vivent dans des cultures saturées par les messages qui dépossèdent les femmes – et particulièrement les femmes âgées – de leur sexualité.

Pourquoi les couples qui continuent d’avoir du désir et des relations sexuelles après 30 ou 40 ans de vie commune n’intéressent-ils pas plus les « psy » ? Pourquoi les solutions et stratégies misent en place par les partenaires ne font-elles pas l’objet d’investigations poussées ? Pourquoi la dissolution du désir dans les relations de longue durée est-elle conçue comme inévitable, fatale et irrémédiable ? J’émets l’hypothèse que la croyance en l’innéité et en la naturalité du désir implique l’idée selon laquelle le désir n’a pas à être provoqué, entretenu ni maintenu.

Cette vision d’une attirance érotique « magique » et inexplicable implique son versant pessimiste, à savoir l’idée que lorsque le désir s’affaiblit, voire disparaît, il n’y a rien à faire et que c’est tout aussi naturel et inexplicable que lorsqu’il était présent.

Des recherches ont montré comment les idées romantiques, véhiculées par les films d’amour, les magazines féminins et les contes pour enfants (selon lesquelles « LA bonne personne » saura lire dans nos pensées ; le sexe sera fantastique avec il/elle et qu’il n’y aura nul besoin avec il/elle de se disputer ou d’expliquer) les choses mènent à des relations amoureuses et sexuelles moins satisfaisantes et à une plus grande détresse en cas de conflit ou de problème.

 

Accueillir le changement et l’impermanence des choses

 

Mon approche humaniste et inspirée par la Pleine Conscience me pousse à concevoir l’être humain et ses désirs comme nécessairement fluides, changeants et construits par les interactions sociales et les contingences du désir. Dans ce contexte, il est illogique et vain d’attendre qu’une envie sexuelle spécifique (d’une pratique, d’un/e partenaire, d’une mise en scène) perdure durant toute notre vie.

La sagesse bouddhiste, sur laquelle se fonde la Pleine conscience, apprend à reconnaître « la nature éphémère de toute chose » et soutient qu’une grande partie de nos souffrances et de nos déceptions provient de notre peur du changement. « Comprendre que le changement est inscrit dans la nature de tous les phénomènes du monde animé ou inanimé nous évite de nous accrocher aux choses comme si elles devaient durer éternellement » écrit le moine bouddhiste Mathieu Ricard[7]. Si l’on souscrit à l’hypothèse que nous sommes des êtres en évolution et en changeant perpétuel, alors il devient insensé d’imaginer que nous avons et nous aurons toujours envie de la même chose.

Prendre plaisir à jouer du piano nécessite à la fois une pratique régulière et un intérêt sans cesse renouvelé. Si nous jouons quotidiennement la même mélodie, aussi plaisante et satisfaisante soit-elle, il est très probable que nous finirons par détester cette partition et par arrêter de jouer du piano. Si au contraire nous relançons de temps à autres notre intérêt en apprenant de nouveaux airs, en découvrant de nouvelles mélodies, au risque de nous tromper et de devoir réapprendre, notre intérêt pour la musique sera maintenu et stimulé. Il me semble qu’une approche du désir influencée par cette métaphore musicale, héritée de la pensée bouddhiste de la Pleine conscience, permet de comprendre les pertes de désir si fréquemment rencontrées par les couples qui consultent un/e thérapeute.

 

 

Vers un nouveau travail relationnel : l’entretien du désir

 

Souscrire à une conception du désir comme résultant d’un travail vigilant d’entretien et de renouvellement nécessite bien plus d’effort que la position fataliste qui consiste à laisser s’épuiser l’envie d’un/e partenaire avant de relancer son désir avec un/e autre personne. C’est aussi bien plus gratifiant et efficace[8]. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de dire qu’il suffit de chercher à maintenir le désir dans un couple pour qu’une relation amoureuse fonctionne. Il y a bien d’autres raisons qui peuvent amener deux êtres humains à se séparer. Il n’est pas non plus dans mon intention ici de culpabiliser les individus, pour ce qu’il/elles seraient feignant/es ou fatalistes, mais de prendre conscience de l’influence puissante des stéréotypes culturels sur l’amour romantique, le Prince charmant et les contes de fées. Les théories psy  qui corroborent de tels stéréotypes sapent les efforts des thérapeutes et des patient/es désireux/ses de retrouver le désir pour leur partenaire et je n’entends pas souscrire à de telles inepties.

Une des bases de ce travail d’entretien du désir ce serait d’accueillir, accepter et communiquer à son/sa partenaire nos fantasmes, envies, besoins et limites. Dans bien des cas, les problèmes sexuels de beaucoup de couples ne reposent pas sur le « trouble » de l’un/e des deux partenaires (panne d’érection, vaginisme etc) mais sur la perte d’intérêt pour les rapports sexuels. S’il est bien commode et pas trop embêtant de mettre cela sur le dos de l’inévitable perte du désir, il me paraît beaucoup plus intéressant d’aller chercher les raisons qui ont amenées cet ennui parfois partagé :

Le manque de satisfaction ? pourquoi pas, il est vrai que si l’on est régulièrement déçue ou pas traitée comme on le veut dans la sexualité, il y a fort à parier qu’on se détourner de cette activité.

Un certain caractère répétitif ? hum, pas impossible. Rien n’est plus ennuyeux que de faire toujours la même chose, quelle que soit l’activité.

La non-réalisation de vos envies ou de vos fantasmes ? c’est possible, si ça ne ressemble jamais à ce dont vous avez envie, vous allez finir par passer votre tour.

Et je pourrais continuer comme ça longtemps à énumérer les raisons qui font qu’on finit par se dire : « du sexe ? bof, autant regarder la télé ».

 

 

 

Bon, mais alors, qu’est-ce qu’on fait ? ON SAUTE !

 

La sexothérapeute Peggy Kleinplatz soutient que ce qui peut être effrayant dans le fait de se confronter avec ses désirs les plus inavouables est aussi ce qui les rend si excitants, si euphorisants et tellement inoubliables[9].

Réussir à jouir systématiquement lors d’un échange érotique ne suffit pas à nous épanouir sexuellement. Selon elle, l’ennui surviendrait dès lors que nous avons cessé d’explorer le jardin secret de notre/nos partenaire/s pour se cantonner aux quelques caresses que l’on sait efficaces pour le/a faire parvenir à l’orgasme.

Dans ce domaine, la curiosité, la créativité et la prise de risques (« va-t-elle apprécier si je lui mords le sein ? », « Aimera-t-il que je me déshabille devant lui ? », « Va-t-il être excité que je refuse ses avances ? ») sont autant d’éléments qui participent au maintien, à la régénération et à la circulation du désir au sein d’un couple.

La sexothérapeute Suzanne Iasenza considère pour sa part qu’il est important de faire émerger la part queer (bizarre, dérangeant, inattendue) du désir pour s’épanouir sexuellement[10]. Dans le cadre de ses thérapies de couple, elle encourage ses patient/es à verbaliser individuellement, puis en présence du/des partenaires, leurs fantasmes et leurs envies non encore avoués. Sans ce partage et cette curiosité, les êtres humains finissent par se détourner de la sexualité jugée ennuyeuse (répétitive, déjà connue, limitée) ou dangereuse (susceptible de faire jaillir de l’inconnu, des désirs interdits, de l’incompréhension entre soi et autrui, du jugement).

Accueillir le changement en soi, chez nos partenaires et dans notre vie, nécessite également une capacité d’écoute non-jugeante et un réel intérêt pour la subjectivité sexuelle de son/sa/ses partenaires[11]. Mais parfois la vie fantasmatique peut être difficilement conciliable avec la vie sociale, familiale et maritale choisie. Le thérapeute californien Patrick Califia reconnaît que la capacité à découvrir le jardin secret de son/sa conjoint/e peut être une épreuve très douloureuse et que cela demande beaucoup de courage de redéfinir une relation amoureuse et une façon d’avoir des rapports sexuels établies depuis des années[12]. Ces étapes peuvent être favorisées par une thérapie de couple à condition qu’elle soit un espace de liberté et de non-jugement.

Lorsque deux amant/es réussissent cette gageure, cela peut s’avérer très puissant et permettre de lier encore plus intimement les partenaires.

 

[1] Pour une analyse critique de cette notion, voir les travaux de la sexothérapeute Margaret Nichols et notamment son article : Lesbian sexuality/female sexuality : Rethinking «lesbian bed death», Sexual and Relationship Therapy, novembre 2004, vol. 19, n° 4, p. 363-371.

[2] MUCHEMBLED Robert. L’orgasme et l’Occident : Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours, Paris : Seuil, 2005, 382 p.

[3] Pour une étude sur la place de la sexualité dans les relations conjugales, voir BOZON Michel. La nouvelle place de la sexualité dans la constitution du couple, Sciences sociales et santé. 1991, vol. 9, n°4, p. 69-88.

[4] POUDAT François-Xavier. Sexualité, couple et TCC, t. 2, Les Difficultés conjugales, Issy-Les-Moulineaux : Elsevier Masson, 2011, XI-206 p.

[5] Sur ce point voir par exemple l’article de la sexologue psychocorporelle WADE Margaret L. Sex as We Mature: It Only Gets Better ! Open Exchange, Janvier 2005.

[6] Le terme agiste signifie qui discrimine les personnes selon leur âge et qui favorise la jeunesse.

[7] RICARD Matthieu. L’Art de la méditation, Paris, Nil, 2008, p. 49.

[8] HOLMES B.M. In search for my « one and only » : Romance-oriented media and beliefs in romantic relantionships destiny, Electronic Journal of Communication, 2007, vol. 17, n°3.

[9] Kleinplatz Peggy J., “Learning from Extraordinary Lovers. Lessons from the Edge”, Journal of Homosexuality, 50:2-3, 2006, p. 325-348.

[10] IASENZA

Suzanne. What is Queer About Sex? Expanding Sexual Frames in Theory and Practice, Family Process , 2010, vol. 49, n°3, p. 291-310.

[11] POUDAT François-Xavier. Sexualité, couple et TCC, t. 1, op. cit. p. 15.

[12] CALIFIA Patrick. Sensuous Magic : A Guide to S/M for Adventurous Couples, San Francisco : Cleis Press, 2001, p. 4.

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